L’agneau de Rapture

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J-9 AVANT LA CONNEXION

 

“On recommence, et je te tape moins fort, c’est okay pour toi ?”.

En d’autres circonstances, Grace Holloway aurait ri de l’absurdité de la situation ; tout d’abord, l’accent asiatique de son agresseur paraissait tellement cliché, de sa manière de prononcer les syllabes à son ton faussement compatissant, que la menace était presque drôle ; ensuite, mince et pas très grand, le docteur Yi Suchong n’avait pas exactement un physique intimidant.

Pourtant, ligotée à une chaise en bois et la lèvre inférieure profondément fendue, Grace ne parvenait pas vraiment à rire.

“Alors ? insista Suchong en caressant le poing américain qui ornait sa main droite. C’est okay ou pas okay ? 

-Je… je ne sais pas, haleta Grace Holloway. Je vous… je vous l’ai dit.

-Ah oui, mais Suchong pas trop te croire, précisa le scientifique de sa voix haut perché. Tu dis des mensonges et moi, je peux pas me servir des mensonges pour mon travail, il faut de la précision. Si tu me dis pas où elle est la fille, Suchong va devoir te frapper très fort.

-Elle part souvent se… se promener, répondit Grace. Elle revient quand elle veut, mais… mais ça dépend d’elle.

-Mmmh. Rapture n’est pas exactement un terrain de jeu paisible pour une enfant”.

La personne qui venait de parler était tout l’inverse de Suchong : une femme élancée, au maintien noble et à la voix chargée d’assurance. Son accent allemand, pourtant prononcé, n’était pas du tout désagréable, donnant une note exotique à un ton cultivé.

Grace savait qu’il s’agissait d’une scientifique, parce que Suchong l’avait désignée, mais elle ne connaissait rien de plus. Travaillait-elle pour Fontaine ? Ou Ryan ? Ou peut-être un de ces groupes anarchistes qui fleurissaient partout dans Rapture, pour rapidement être étouffés par les gros bras au service du fondateur de la ville.

“Eleanor… sait se débrouiller, répondit Grace. Rapture recèle bien des dangers, mais… mais Eleanor…

-Gardez ton souffle, coupa Suchong. On sait qui elle et ce que elle sait faire, mais pas où elle est. Nous, on veut savoir où la trouver.

-Et nous le découvrirons, quoiqu’il en coûte, renchérit la scientifique. Nous n’avons, madame Holloway, absolument aucun désir de vous faire du mal. Ou même à Eleanor, pour ce que ça vaut. Si je dois être honnête avec vous, nous faisons ce que nous faisons pour le bien de Rapture et, par extension, celui de l’Humanité”.

Le visage de Suchong fut tordu par un horrible rictus, comme s’il était amusé à l’idée que ses travaux puisse apporter autre chose que de l’amusement.

“Je vous l’ai dit, répondit Grace. Bordel, je suis attachée à cette chaise et à votre merci, vous croyez vraiment que je vais vous mentir ? Bande de…

-Tu te calmes tout de suite ! hurla Suchong en lui assénant un coup de poing”.

L’acier froid arracha à Grace un grognement, le cri coincé dans sa gorge instantanément étouffé par le sang qui remplissait sa bouche. Son cœur se mit à battre la chamade sous l’effet de l’adrénaline et, inquiète, elle sentit sa mâchoire craquer dangereusement.

“Une piste, c’est tout ce que nous demandons, madame Holloway”.

La scientifique s’avança dans la lumière ténue, sa démarche paresseuse évoquant celle d’un prédateur contemplant sa proie. Elle était grande et gracieuse, mais Grace ne pouvait détacher son regard du visage de sa tortionnaire ; un visage pâle au point d’en être blafard, en manque de Soleil ; une chevelure volumineuse mais pas soignée, presque hirsute ; deux yeux pâles, dont les paupières mi-closes donnaient l’impression qu’ils analysaient sans cesse leur objectif ; et sa bouche, sa bouche était une fine ligne de lèvres pincées, sans doute  habituées à se maintenir dans une expression de cruauté perpétuelle.

“Grace, dit-elle avec une expression faussement peinée. Nous ne souhaitons rien de plus que votre entière coopération. Une piste, un indice, une suggestion, un lieu. C’est tout ce que nous demandons”.

La tête baissée, les yeux fermés, Grace déglutit en avalant son propre sang, puis ouvrit la bouche pour parler.

 

J-7 AVANT LA CONNEXION 

 

Tout le monde, même ceux qui y travaillaient, détestaient les Pêcheries Fontaine. Premièrement parce que l’esthétique si particulière de Rapture y était totalement absente ; les poutres métalliques, bien que solides, avaient été fondues dans un but purement fonctionnel. Les murs étaient d’une couleur indéfinissable mais, pour sûr, désagréable à l’œil. Et pour parfaire le tout, les Pêcheries avaient été construites dans un des endroits les plus sombres possibles. 

C’était peut-être l’absence de lumière, d’ailleurs, qui renforçait ce sentiment d’insécurité. Chaque recoin sombre pouvait receler un danger, et le clapotis de l’eau tombant du plafond  – jamais un bon signe à Rapture – étant profondément angoissant. La vérité, c’est que les Pêcheries Fontaine étaient véritablement un endroit dangereux. Des bandits et des contrebandiers inquiétants y faisaient souvent affaire, sans compter les Chrosômes. L’idéal qu’Andrew Ryan avait voulu créer au fond des abysses n’avait pu s’empêcher d’emmener avec lui la triste réalité de la surface.

Toutes ces pensées se mélangeaient dans l’esprit de Stanley Poole, qui se sentait à peine rassuré par les deux gorilles qui l’encadraient. Sa chemise blanche était rendu collante par la transpiration, de même que les cheveux noirs qui couvraient son visage blafard. 

« Hé, grogna l’un des hommes. Du bruit. Là-bas ».

Fernando ? Bernando ? C’était quelque chose comme ça, Poole n’arrivait jamais à se rappeler des noms des gros bras au service de Ryan. Ils étaient tous grands, forts et, le plus important, pas très malins.

« C’est l’écho, répondit l’autre garde, un gars originaire du Bronx. C’est les galeries bizarres, y’a le son qui se dispense et ça fait de l’écho.

-Qui se distord, corrigea Poole en soupirant. Le son se distord.

-Ouais. Y se distord, et c’est trompeur ».

C’était dans ce genre d’instants que le journaliste fermait les yeux, et revoyait Andrew Ryan, un sourire dessiné sur son visage calculateur, le nommer à la tête du Parc Dionysos. Poole chérissait ce souvenir, qui récompensait son labeur passé et futur. Après tout, Rapture avait été créée pour saisir des opportunités et récompenser le travail. Et s’il y avait une chose à laquelle Poole avait toujours excellé, c’était de se saisir des opportunités.

Le trio marcha encore une dizaine de minutes, furetant dans chaque pièce à la recherche de la petite fille. Mais seules les ombres leur souriaient, et le silence omniprésent commençait à peser sérieusement.

« Puttana, on la trouvera jamais ! grogna le garde du corps européen. C’est trop grand, ici, on perd notre temps.

-Et en plus, avec le son qui se dispense, c’est encore plus dur, renchérit l’américain. C’est comme chercher une aiguille dans une botte de fois.

-Le son ne se… peu importe. Monsieur Ryan veut cette petite fille, les gars, d’accord ? Et croyez-moi, on la trouvera, c’est juste une question de temps ».

 

Il leur fallut vingt-huit minutes de plus. Poole et son escorte s’apprêtaient à retourner dans des quartiers plus civilisés lorsqu’ils la virent, cachée derrière des caisses. Elle portait une robe blanche extrêmement sale, tout autant que l’était son joli petit visage. Un nœud d’un or terne était perdu dans ses cheveux emmêlés par la crasse, et des cernes encerclaient ses yeux bleus.

La jeune fille était accroupie, manifestement en train de décortiquer un robot de sécurité. Pour une raison inconnue, Poole était fasciné par ce petit être si frêle, qui paraissait horriblement déplacé dans un endroit aussi lugubre. Ses doigts fins maniaient avec dextérité les différents câbles de l’engin, essayant de deviner leur fonctionnement.

« Bah voilà, elle est là. On fait quoi, boss ? »

La petite fille sursauta en les entendant, et la peur envahit son regard. Avec un sourire bienveillant, Poole s’approche doucement d’elle, puis s’accroupit de manière à pouvoir la regarder dans les yeux. Deux grands yeux bleus, scintillants de peur.

« Eleanor, c’est ça ?

-Oui, répondit-elle sans trembler. Comment vous me connaissez ?

-Je… je suis un ami de ta maman, sourit Poole. Elle m’a envoyé te chercher.

-Vous savez où est maman ? s’exclama t-elle. Des méchants hommes sont venus la chercher, et je ne sais pas où elle est ! Ça fait longtemps ! Il y en a d’autres qui ont voulu m’emmener, mais je ne les ai pas laissé faire ! Ils sont avec les anges, maintenant !

-Comment ça ?

-Ils sont parti rejoindre les anges. 

-Je ne suis pas sûr de comprendre, répondit Poole en fronçant les sourcils. Quels anges ? 

-Les anges, ils ont été rejoints par les méchants hommes. Je les ai tués, précisa t-elle avec un sourire innocent».

Poole fronça les sourcils, alors qu’Eleanor le regardait avec un air candide. La petite fille avait l’air effrayée, et pourtant espiègle. Son visage poupin semblait être recouvert du masque adulte du meurtre, de la tristesse et des rêves brisés. Le poète en lui fit remarquer à Poole que la pauvre petite chose brisée qu’il avait devant lui était une parfaite personnification de Rapture.

“Et si nous allions retrouver ta maman ? proposa Poole en tendant la main. Suis-moi et nous…

-Non, non, non ! s’exclama Eleanor de sa petite voix. Tata Grace dit que je n’ai pas le droit de partir avec des gens que je ne connais pas ! Même si les anges me protègent, tata Grace dit que les méchants hommes qui ont pris maman vont venir me chercher.

-Mais nous ne sommes pas de méchants hommes, répondit Poole avec un large sourire. C’est juste que… tata Grace ne peut plus s’occuper de toi, vois-tu. Alors que si tu viens avec nous…

-Non, non, non !”

Avec une rapidité étonnante, la petite fille asséna un violent coup de clé à molette sur la cheville de Poole, lequel laissa échapper un violent cri de douleur. Eleanor esquiva habilement un coup de poing d’un des deux malabars, avant de lui envoyer son outil entre les jambes. Le gorille s’effondra, sa bouche laissant échapper des jurons en italien.

“Attrapez cette garce ! hurla Poole en se massant la cheville”.

Le dernier garde du corps grommela quelque chose, et bondit avec une agilité stupéfiante, interceptant la jeune fille qui essayait de s’échapper. Son énorme main saisit les cheveux sales d’Eleanor, et il lui frappa plusieurs fois la tête contre une caisse en bois.

“Pas si fort ! prévint Poole. On la veut en un seul morceau, elle ne sert à rien si son crâne est ouvert comme une pastèque.

-Pardon, boss. Mais c’est qu’elle est rapide, cette petite”.

Le journaliste s’approcha en boitillant, examinant sa proie avec une grimace. Le visage de la petite fille était globalement intact, mais trois épaisses bosses commençaient à gonfler sur son front. Quelques secondes de plus, et son crâne aurait effectivement ressemblé à une pastèque lâchée du haut de l’Empire State Building.  

“Qu’est-ce qu’on fait, boss ? demanda le malabar en soulevant négligemment sa victime par les cheveux. 

-On la ramène à Fontaine, répondit Poole avec un sourire sinistre”.

Boitillant au rythme du clapotis de l’eau, le journaliste repartit vers les quartiers civilisés de Rapture, son sbire sur ses talons.

 

H-1 AVANT LA CONNEXION

 

Avec l’allure de quelqu’un qui possède le monde, Frank Fontaine avançait dans les couloirs métalliques de cette zone restreinte, les épaules légèrement affaissées. Il n’avait certes pas la grâce hautaine et innée de quelqu’un comme Andrew Ryan, mais quelque chose de plus naturel, peut-être ; la fierté d’avoir combattu pour ce que l’on a, d’avoir sué sang et eau – littéralement, à Rapture – pour chaque bout d’une vie que l’on peine à améliorer.

Une expression déterminée sur son visage, Fontaine entra dans la salle d’observation. Brigid Tenenbaum s’y trouvait, une blouse sale recouvrant les vêtements qu’elle portait la semaine dernière.

“Fontaine, salua t-elle sans lever les yeux de son bloc-notes.

-Ma chère Brigid. Les choses avancent bien ?

-Mmmmh. La phase finale est sur le point de commencer”.

Fronçant les sourcils, Fontaine se rapprocha de la grande baie vitrée et observa l’intérieur de la salle d’opération. Yi Suchong était penché sur une table d’opération, divers instruments chirurgicaux en main. 

Sur ladite table se trouvait Eleanor, manifestement endormie. Une cicatrice rosâtre sur son abdomen indiquait l’endroit où, deux jours auparavant, la limace avait été implantée. 

“La procédure se déroule sans encombre, nota Tenenbaum. L’ADAM se diffuse correctement dans le corps de la jeune fille, et le pic cardiaque est passé.

-Très bien. Continuez.

-Qu’est-ce que vous faites là ? 

-Je vous demande pardon ? s’étonne Fontaine, les sourcils toujours froncés.

-D’habitude, vous nous laissez faire le sale travail, Yi et moi. Vous n’assistez jamais aux connections.

-C’est exact, reconnut Fontaine. Mais cette fois-ci est spéciale, est à plus d’un titre. Eleanor représente une victoire symbolique, et son Protecteur est un phénomène. J’ai d’ailleurs cru comprendre qu’il devrait être là lors du processus, non ?

-Oh, mais c’est le cas, sourit Tenenbaum avant de s’approcher d’un micro. Delta, venez dire bonjour, s’il vous plaît”.

Un rugissement marin retentit dans la pièce, et Fontaine ne pu s’empêcher de sursauter. Pour sa part, Suchong ne bougea pas d’un pouce alors que trois lumières vertes venaient de s’allumer dans un coin sombre de la pièce. Avec une lenteur terrible, une silhouette titanesque s’approcha de la baie vitrée.

Fontaine resta bouche bée alors que le Protecteur, haut de plus de deux mètres, avançait dans sa direction. Ses pas agitaient la pièce d’un léger tremblement, tant l’épaisse combinaison de plongée qu’il portait était lourde. Lorsqu’il fut à une vingtaine de centimètres de la vitre, le sujet Delta s’immobilisa complètement.

“Pierrot dit l’Enclume, présenta fièrement Tenenbaum. Ancienne célébrité étrangère de Rapture, désormais un de ses défenseurs. 

-Impressionnant, jugea Fontaine, peu à l’aise devant le mastodonte. Et… est-ce qu’il est prêt ?

-Bien sûr que non ! Taisez-vous et regardez”.

Fontaine ravala sa réplique cinglante, et observa Suchong à l’oeuvre. 

Le chirurgien était pleinement concentré sur sa tâche, le masque qui recouvrait son visage empêchant de deviner son expression. Une incision avait déjà été pratiquée au niveau du cou de la jeune fille, faisant apparaître les organes et muscles sous les tissus tendres. Délicatement, Suchong se saisit d’une petite masse sanglante sur un plateau.

“Qu’est-ce que c’est ? souffla Fontaine.

-J’ai appelé ça le “erbe”, répondit Tenenbaum. Une glande artificielle, cultivée en cuve par mes propres soins. Il s’agit ni plus ni moins que d’une masse musculaire, à laquelle nous ajoutons les hormones et nerfs synthétiques nécessaires. Elle remplira une fonction parathyroïdique au fur et à mesure de son développement. Il faudra quelques semaines avant que l’ADAM n’en fasse ressortir tout le potentiel, mais l’idée est là.

Et… les Protecteurs ? demanda Fontaine. Ils reçoivent les signaux des Petites Soeurs, c’est ça ?

-L’échange est à double sens, corrigea la scientifique. Un erbe similaire est implanté dans chaque Protecteur, mais avec une capsule avasculaire un peu différente. Il va sans dire dire que les hormones liées sont réglées sur le génome de la Petite Soeur correspondante.

-Bien sûr”.

Avec une délicatesse presque mignonne, Suchong déposa l’organe dans la cavité qu’il avait précédemment pratiquée, et y raccorda avec dextérité divers vaisseaux sanguins. Il s’écoula plus d’une demi-heure avant que Suchong ne finisse pas se redresser et souffler bruyamment.

“Artère de Neubauer connectée, annonça t-il. Ah, le travail il est terminé !

-Réveillez-là, ordonna Tenenbaum”.

Fontaine retint son souffle, guettant la suite des événements. Suchong se saisit d’un câble qu’il inséra sans ménagement dans la gorge d’Eleanor, avant de le brancher à une pompe. Il activa celle-ci et, dans un léger chuintement, diffusa une puissante solution dans la gorge de la petite fille. Lentement, très lentement, celle-ci frissonna avant de se redresser, les paupières toujours closes. Le tube glissa de sa bouche, et tomba sur le sol froid dans un bruit humide.

Avec un grondement intimidant, l’immense Protecteur se retourna et avança précautionneusement vers la petite fille. Il gémit en la regardant, comme s’il essayait de communiquer avec elle. 

Soudain, Eleanor ouvrit le regarda de ses deux grands yeux jaunes, et un large sourire illumina son visage.

“Monsieur P ! s’exclama t-elle. Allons chercher de l’ADAM !”. 

 

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