Inquisitrice Drahavel – Chapitre 1

« C’est extrêmement irrégulier, dit Mdhira. Je comprends l’importance de cette mission, mais encore une fois, c’est extrêmement irrégulier ».

Personne ne prit la peine de lui répondre. Après un moment, l’enseigne soupira assez bruyamment pour manifester ses sentiments, mais continua d’avancer. Son uniforme bleu, fait de doux velours carilien, était couvert de poussière, le faisant paraître comiquement déplacé dans le paysage.

Autour du petit groupe, les ruines de la ville étaient silencieuses, mais pas inanimée. Portée doucement par le vent du matin, des cendres et de la poussière formaient une brume opaque au-dessus des bâtiments sombres. Enorme dans le ciel pourpre, le globe orange qu’était Summena avait l’air menaçant, tel l’œil de quelque ancien dieu. Un dieu cruel, à en juger par la cité dévastée qui les entourait.

« Alors ça, pour le coup, c’est irrégulier, dit soudainement Clarzk ».

Le Scion pointa l’extrême gauche de son champ de vision avec son fusil radiant, adoptant d’instinct une position de combat.

Un immense bâtiment de l’administratum, presque intact, se dressait au milieu de la brume. Les lumiglobes sur sa façade brillaient sporadiquement, en contraste avec les autres structures plongées dans une funeste obscurité.

« Scion, à ma droite. Enseigne, restez derrière moi et ne faites rien de stupide ».

Clarzk hocha la tête et se positionna à côté de l’interrogatrice. Haute de près de deux mètres, Aliead Drahavel était habillée tout en noir, à l’image de beaucoup de membres de l’Inquisition. Ses cheveux d’un rouge sombre étaient attachés en queue de cheval, accentuant la majesté de son port. Dégrafant son pistolet bolter, Drahavel marcha directement vers le bâtiment, surveillant avec attention son auspex de poignet.

Clair. L’appareil n’était pas aussi puissant que le modèle classique, mais était supposément aussi efficace pour détecter les formes de vie. Bien entendu, cela n’avait pas été d’une grande utilité à son maître sur Bliscymia VI.

Le soleil se levait lentement, illuminant l’armure beige que Clarzk portait. La ville, qui abritait autrefois dix mille personnes, n’en paraissait que plus hantée.

« Restez concentrés, surveillez tout ce qui sort de l’ordinaire, ordonna Drahavel ».

Protégé par le sombre agent et l’imposant soldat, Mdhira tira son pistolet laser de son holster, sachant parfaitement que si les choses dérapaient, il ne serait pas d’une grande utilité. Il savait dériver le courant d’un réacteur défectueux, la manière dont un vaisseau spatial réagissait à vingt-trois types de munitions impériales, ou comment calculer une solution de tir à travers un champ gravitationnel. Mais se battre sur le champ de bataille ? Non, ce n’était pas du tout son domaine. Les rares cheveux sur son crâne brillant étaient humides, l’inquiétude et l’appréhension le faisant abondamment transpirer.

Le hall d’entrée du bâtiment était étroit, avec de nombreux couloirs latéraux menant à d’autres pièces. Sur le sol, ils eurent leur premier contact avec les autochtones : seize cadavres horriblement mutilés, la plupart donnant l’impression d’avoir été grignotés. Il s’agissait de clercs, plus habitués à la bureaucratie qu’aux combats.

Ou aux massacres, pensa sombrement Mdhira.

« Ici, annonça Drahavel. Une signature thermique.

Le groupe se déplaça à l’extrémité du hall, et entra dans ce qui semblait être un vaste réfectoire, à en juger par les tables alignées et les couverts sur le sol. Une seule lumière brillait faiblement au plafond, offrant assez de clarté pour distinguer l’horreur lovée dans un coin.

« Par l’Empereur, s’étrangla Mdhira.

-Putain de merde, renchérit Clarzk en levant son arme ».

Pour sa part, Drahavel réprima une grimace de dégoût, sentant la bile remonter dans sa gorge. Même son expérience ridicule comparée à celle d’autres membres de son organisation était suffisante pour ressentir la puanteur du Chaos.

Haut et large comme un Leman Russ, un tas de chairs informe se dressait paresseusement contre les parois de l’angle, menaçant de s’effondrer sous son propre poids. Malgré l’obscurité, tous virent clairement des pieds et mains dépasser de cet amas informe, ainsi que des morceaux de vêtements. Des frémissements à peine perceptibles semblaient indiquer un genre de digestion, ou peut-être une forme de conscience.

« Au moins, on a retrouvé les habitants, finit par déclarer Clarzk.

-C’est dégueulasse, souffla Mdhira. Par l’Empereur, c’est… est-ce que c’est vivant ? Est-ce que c’est un genre de… Chaos ?

-C’est effectivement une preuve de l’activité de l’Archi-ennemi, oui, répondit Drahavel d’un ton dur. Et quoi que ce soit cette chose, elle ne peut pas contenir tous les habitants de… comment s’appelle cette ville, déjà ?

-Nestrelia, grommela Mdhira, particulièrement pâle. Madame, je ne suis pas sûr…

-Interrogatrice, coupa Drahavel. Scion, cette chose ne se nourrit pas toute seule. Nous devons établir la situation des autres habitants, même si je ne me fais pas trop d’illusions. Préparez-vous à une possible présence ennemie, probablement des cultistes.

-Noté. Et pour le symbole au sol ? ».

Drahavel fronça les sourcils et recula, examinant, malgré la faible lumière, ce dont parlait le soldat d’élite. Dessiné avec du sang, un large glyphe recouvrait le sol du réfectoire, une de ses extrémités recouverte par l’amas impie. L’interrogatrice déglutit puis dit :

« Changement de plan, on repart directement à la navette. Pas de temps à perdre ! ».

Mdhira se retourna et entreprit de suivre le rythme passablement effréné de ses deux compagnons d’infortune, le sang battant à ses oreilles. Malgré la gravité incompréhensible de la situation, il tâchait de suivre l’interrogatrice, confiant dans sa capacité à les sortir de cette situation. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de repenser à ce faible murmure qu’il avait entendu, ce simple mot sorti d’entre les dents serrées de l’agente de l’Inquisition. Un mot chargé de menaces, ou plutôt de promesses ; un mot qui condamnait sans appel, et utilisé dans les plus terribles contextes.

Exterminatus.

 

 

Au loin, la forme inélégante de la navette commençait à se dessiner, malgré l’épais brouillard. Il s’agissait probablement d’un simple appareil de sortie spatial, peu adapté aux vols atmosphériques et encore moins aux missions de reconnaissance. Mais c’était aussi le seul appareil disponible sur le Memories of Carilia, aussi le choix avait-il été vite fait.

« On accélère, lança Drahavel. Pas le temps de traîner. Plus vite, enseigne ! ».

Clarzk jeta un coup d’œil derrière lui et vit effectivement que le jeune sous-officier peinait à maintenir la cadence, tandis que son front luisait sous la sueur.

Mais, surtout, il vit les silhouettes derrière lui.

« Contact, grogna le Scion. Une quinzaine d’hostiles, marche rapide, se rapprochent. Courez, je les retiens.

-Soldat, quels sont les…

-Interrogatrice, coupa Clarzk, courez jusqu’à la navette et faites chauffer les moteurs. Je m’occupe d’eux ».

Un Mdhira haletant le dépassa, mais Clarzk l’ignora complètement ; les jambes légèrement arquée, le buste penché, il épaula son arme et laissa son affichage tête haute afficher les informations nécessaires. Quatorze contacts humanoïdes trottinaient vers lui, équipés d’armes légères. Leurs tenues semblaient être un mélange épars, probablement des tenues de combat récupérées sur divers théâtres d’opération.

« Distance : huit cent cinquante mètres maximum, murmura Clarzk pour lui-même ».

Il inspira profondément, bloqua ses poumons, et tira.

La courte salve envoya trois rayons à la vitesse de la lumière. Les photons concentrés transpercèrent proprement un des cultistes, qui s’envola brutalement en arrière.

Les balles de petit calibre fusaient autour de lui, mais le Scion maintint sa position, éliminant successivement deux autres cultistes en l’espace de cinq secondes. Alors qu’il mettait en joue une quatrième potentielle victime, il remarqua derrière eux une silhouette massive, qui avançait tranquillement, comme au pas de défilé. Ses proportions étaient trop massives pour un être humain, et même malgré la distance, les protubérances qui ornaient son armure ne laissaient pas place au doute.

 

Drahavel entendit le Scion jurer sur le vox, et sa voix semblait charger d’une teinte d’inquiétude qu’elle ne l’avait encore jamais entendu exprimer. L’interrogatrice se retourna et via Clarzk courir à toute allure, poursuivi par une dizaine de cultistes.

« Enseigne, préparez le vaisseau décollage. Soldat, on vous attend. Etat de la situation ?

-Putain de mauvaise, inquisitrice, haleta t-il. Préparez-vous au décollage, on a de l’Astartes sur la gueule. Et pas de notre camp, au cas où il faut le préciser ».

Positionnant sa main au-dessus de ses yeux, Drahavel plissa les yeux, et vit effectivement une forme lointaine avancer au milieu des humains corrompus. Un Space Marine du Chaos. Une relique vivante d’une époque sombre, où la traîtrise était devenue la norme.

Mdhira se précipita dans le poste de pilotage, et marmonna une rapide prière à l’esprit de la machine du véhicule, avec plus d’empressement que de ferveur. Il fallait une bonne minute à la navette pour s’activer correctement, une bonne minute durant laquelle son blindage rudimentaire risquait d’être percé par une rafale bien placée.

« Enseigne, combien de temps ? cria Drahavel.

-Environ une minute, madame. Peut-être moins, peut-être plus ».

L’interrogatrice grimaça, puis dégaina son pistolet bolter. Non pas qu’elle se sente particulièrement en confiance face à l’ennemi qui marchait vers, mais par l’Empereur, si elle devait mourir, ce serait l’arme à la main.

Clarzk se positionna à côté d’elle, son armure lourde grêlée d’impacts de tir. L’interrogatrice ne fit aucun commentaire sur son léger boitillement, ou sur le filet de sang qui ruisselait d’un trou au niveau de sa cheville droite. Professionnel et entraîné, le Scion épaula son arme et demande :

« Avec tout mon respect, inquisitrice, est-ce que nous pourrons bientôt décoller ?

-Bientôt, lui promit Drahavel. Soldat, c’est important. Avez-vous pu identifier les marquages de l’ennemi ?

-Si vous parlez du salaud en armure, non, je ne suis pas très versé dans l’iconologie des Marines du Chaos, réplique Clarzk. Je peux vous dire que ça n’est ni un Red Corsair, ni un Iron Warrior.

-Comment vous pouvez en être sûr ? s’étonna Drahavel.

-Je les ai affrontés. Il y a un moment, mais croyez-moi, je sais reconnaître ces salauds sans soucis.

-Très bien. On tient la rampe jusqu’à ce qu’on puisse décoller ».

A peine avait-elle terminé sa phrase qu’une balle ricocha contre la carlingue, entraînant une réponse rapide mais précise du fusil de Clarzk. L’interrogatrice grogna d’indignation, et répliqua avec kes explosions bruyantes de son arme. Il lui fallu un chargeur entier pour réussir à mettre à terre un cultiste, mais par le Trône, qu’est-ce que ça faisait du bien ! Toutes ces semaines à se morfondre, à être plongée dans l’inaction et le doute. Et voilà qu’enfin, elle pouvait dispenser la justice de l’Empereur sous forme de bolts explosifs !

« OK tout le monde, cria Mdhira, on rentre à la maison ! ».

 

L’enseigne tira le manche à balais vers lui, avant de rapidement précipiter la navette en avant. Ce type de véhicule, s’il devait vraiment décoller depuis une surface planétaire, devait opérer un décollage vertical. Ce qui n’était en soi pas si compliqué, mais Mdhira avait vraiment à cœur de s’éloigner des ennemis qui mitraillaient le vaisseau. A priori, leurs armes n’étaient pas en mesure de faire des dégâts significatifs, mais mieux valait ne pas prendre de risques.

« On est hors de danger ? demanda l’interrogatrice en s’installant dans le siège de co-pilote.

-J’y travaille, madame, répondit Mdhira entre ses dents serrées.

-Travaillez bien, dans ce cas là. Edmund, votre cheville ? ».

Le Scion s’immobilisa, fronçant les sourcils – de désapprobation ou de surprise, il n’était pas sûr. Personne n’avait utilisé son prénom depuis Bliscymia VI, et il ignorait même que l’interrogatrice le connaissait.

« Ça va, grommela t-il. Du moment qu’on s’en sort en vie.

-J’y travaille, répété Mdhira. Le vol atmos… oh. Mince ».

Un bruit d’impact peu rassurant venait de retentir contre l’aile droite, et un bruit aigu particulièrement désagréable s’était mis à résonner dans le cockpit.

« Enseigne, par l’Empereur, qu’est-ce qui se passe ? demanda Drahavel en regardant autour d’elle.

-On a été touché, et par plus que des balles. Une tuyère de refroidissement, ça va être… je m’en occupe, vous inquiétez pas ».

Mdhira soupira lourdement, et entreprit de sauver tout le monde. D’une main experte, il abaissa les systèmes de survie au niveau minimum et coupa leur alimentation, ne gardant que les moteurs allumés. L’absence de boucliers n’allait pas être un problème, pour une fois, mais par précaution, il ferma les valves d’azote liquide ; il n’était pas sûr de la réaction d’une fuite dans l’atmosphère, surtout si près des moteurs.

« Ce sont probablement des bolts, lança Clarzk. Mais nous sommes hors de portée maintenant, tout devrait être tranquille ».

Avec un nouveau soupir manifestant son désaccord, Mdhira se renfonça dans son siège, sentant la pression des g tandis qu’ils atteignaient la haute atmosphère. D’une manière générale, l’enseigne n’avait pas l’habitude des vols dans de si petits appareils, et le sentiment d’écrasement provoqué par la lune était particulièrement désagréable.

Dans un bruit de métal torturé, la navette s’extirpa de l’attraction de Summena III et entra dans le froid silencieux de l’espace. A quelques milliers de kilomètres de leur position se trouvait le Memories of Carilia, majestueux malgré ses blessures.

Le bâtiment de classe Endeavour était long de presque deux kilomètres, et affichait encore les deux bandes céruléennes, une de chaque côté, qui dénotaient son appartenance à la flotte de guerre Dira. Mais plus ils se rapprochaient, plus les membres de la navette remarquèrent combien le croiseur léger avait souffert lors des trois dernières années. On remarquait ici et là les réparations de fortune effectuées en urgence au cours des derniers mois ; malgré tout, des tourelles entières étaient manquantes, de même que des sections de blindage dont il ne restait plus que des trous déchiquetés.

« On est de retour à la maison, soupira Mdhira ».

 

 

 

 

Illustration : petite montage vite fait, mettant en avant une illustration de Balázs Pirók : https://www.artstation.com/artwork/oeW3q

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