Inquisitrice Drahavel – Chapitre 2

L’immense tête chimérique, faite de bronze et d’adamantium, se sépara en deux parties égales lorsque les lourdes portes blindées s’ouvrirent.

Mdhira déglutit bruyamment et entra sur le pont plein d’activité du Memories of Carilia, souriant avec candeur en retrouvant l’environnement familier de ses sept dernières années. Son sourire s’évapora lorsque le capitaine Monetar se campa de lui, une moue réprobatrice sur le visage. Celui-ci était légèrement bouffi, et disparaissait sous une moustache titanesque qui virait de plus en plus au blanc. Les yeux noirs du capitaine, généralement réprobateurs, semblaient vouloir ici sortir de leur orbite sous l’effet de la colère.

« Enseigne Mdhira ! aboya t-il. Qu’est-ce que vous faites ici ?

-Je… capitaine ?

-Votre tenue est couverte de poussière, et vous puez la sueur. Est-ce de cette manière qu’on se présente sur le pont d’un vénérable navire pour prendre son service ?

-Non, capitaine, répondit Mdhira en baissant la tête. Mais l’inquisitrice m’a demandé… pardon, l’interrogatrice… m’a demandé de venir vous faire mon rapport concernant note, euh… descente sur Summena III.

-Oh, et Drahavel elle-même n’était pas disponible, hein ? Ne répondez pas, enseigne. Suivez-moi ».

Ravalant sa réponse, Mdhira suivit le capitaine, qui s’affaissa dans son épais trône de commandement. Sur le court chemin, Mdhira ne put s’empêcher qu’un serviteur avait été connecté à sa propre console de contrôle.

« Alors, reprit Monetar en se calant confortablement dans son siège. Toute cette situation est très irrégulière, n’est-ce pas ?

-C’est tout à fait ce que j’ai dit, s’empressa de répondre Mdhira. Mais l’interrogatrice Drahavel ‘est montrée inflexible. Elle m’a chargé de l’excuser auprès de vous, parce qu’elle a des choses urgente à faire.

-Des choses ?

-Des choses, euh… de l’Inquisition, j’imagine, explique piteusement Mdhira. Elle m’a également dit de vous dire de maintenir la position du Memories of Carilia, et de contacter les ordos les plus proches. Il faut leur transmettre, euh… ça ».

L’enseigne farfouilla dans sa ceinture, rendu nerveux pas le regard scrutateur de Monetar. Malgré sa sévérité notoire et ses récriminations perpétuelles contre l’organisation de la Marine Impériale, le capitaine était globalement un homme bon, qui savait se comporter en figure paternelle lorsqu’il le fallait.

Dans une exclamation triomphante, Mdhira sortit une puce de données de sa ceinture, qu’il tendit à son capitaine. Celui-ci l’inséra dans un port situé sous son poignet, et laissa échapper un faible gémissement. Les protocoles de sécurité inquisitoriaux avaient tendance à être invasifs dans ce genre de situation, et laissaient souvent les personnes ciblées avec de légères migraines.

« Eh bien, eh bien, lâcha Monetar. Mmmmh. Cela dit, j’ai déjà mené des campagnes avec moins d’informations que ça, vous me direz. Taisez-vous, enseigne, je parlais tout seul. Ah, voilà. Mmmmh. Pas très réglementaire, tout ça, mais j’imagine que la situation l’exige. Félicitations, Valin Mdhira. Votre carrière sera probablement courte, mais illustre !

-Capitaine ? ».

Monetar baisse les yeux, et considéra son sous-officier d’un regard presque triste. Comme un père qui voit son enfant s’éloigner, sans vraiment être certain de le revoir un jour.

« Vous n’êtes pas au courant ? Vous êtes désormais un agent spécial de la Très Sainte Inquisition ».

 

Aliead Drahavel marchait d’un pas rapide dans les coursives du vaisseau, bien trop consciente que le silence ambiant était dû aux nombreuses pertes du vaisseau. Le Memories of Carilia s’est retrouvé par trop souvent au cœur de la mêlée ces derniers mois, et de nombreux membres de l’équipage en avaient payé le prix.

Pourtant, cela paraissait bien dérisoire comparé à la situation actuelle. L’appel de détresse émis par Summena III sept jours plus tôt avait été capté par le croiseur léger, lequel s’était rapidement mis en route. Le capitaine Monetar avait protesté, bien sûr, mais la vue de la rosette de Lisereand avait coupé court à ses protestations ; Drahavel ne se sentait pas coupable d’avoir utilisé l’emblème de feu son maître, son instinct la poussant à agir au plus vite. Son statut n’était, d’un point de vue réglementaire, pas vraiment suffisant pour ordonner et conduire ce genre d’investigation. Cela dit, cela ne concernait aucunement un capitaine de la Marine Impériale.

Clarzk avait été un choix évident pour la mission. La mort de ses camarades et du seigneur-militant Omarastus l’avaient privé de mission, mais pas de son devoir. Drahavel savait qu’elle aurait à subir, tôt ou tard, le courroux des instances administratives de l’Astra Militarum, mais ce temps viendrait plus tard. Le Tempestus Scion s’était révélé être un atout particulièrement utile, tant de par ses compétences martiales que sa vision stratégique. Si son instinct continuait d’être bon et que cette enquête prenait des dimensions beaucoup plus grandes, Edmund Clarzk serait un allié de poids.

Quant à l’enseigne, elle hésitait encore. Même s’il le regrettait probablement, Mdhira avait fait savoir qu’il avait passé trois mois de formation sur Summena III, ce qui faisait de lui le seul homme d’expérience de tout le vaisseau. Au final, cela n’avait pas été très utile au vu de la désolation que Nestrelia était devenue, mais Mdhira s’était pourtant être révélé un élément intéressant ; premièrement, il avait manifesté un certain sang-froid dans une situation où beaucoup d’autres membres de l’Imperium, militaires compris, aurait pu être moins professionnels. Et deuxièmement, Drahavel sentait qu’il avait le potentiel d’être quelque chose de bien plus grand qu’un simple enseigne de vaisseaux.

L’interrogatrice fut brutalement tirée de sa rêverie en approchant de la porte. La cabine de Clarzk se situait au niveau du ventre du vaisseau, et personne d’autre n’approchait cette zone, vide en raison du manque de personnel.

Mais surtout, la porte était grande ouverte. Spartiate, la chambre était impeccablement rangée, et se composait d’un lit, d’un bureau, d’une cabine de douche et d’une bibliothèque. A côté de celle-ci se trouvait un support d’armure, sur laquelle le soldat avait accroché son ensemble. Les plaques avaient été lavées et récurées à la perfection, mais on distinguait encore, ici et là, les impacts de balles.

Clarzk lui-même était assis sur son lit défait, appliquant un spray de synthéchair sur sa cheville meurtrie. Pourtant, c’était le reste de son corps qui frappa l’interrogatrice. Son bras gauche était entièrement métallique, et semblait vraisemblablement être un augmentique hors de prix – probablement une récompense du seigneur-militant Omarastus. Le reste du corps pâle du guerrier était un subtil mélange de cicatrices variées, certaines extrêmement anciennes, d’autres plus récentes, probablement reçues durant la débâcle de Bliscymia. Un large tatouage complexe, représentant des oiseaux de proie lovés dans un nid, couvrait son pectoral gauche.

« Interrogatrice, dit brusquement Clarzk en se levant.

-Assez-vous, soldat, lui répondit Drahavel. Repos ».

Avec l’assurance des membres de son organisation, Drahavel tourna la chaise du bureau et s’assit face à Clarzk. En sous-vêtements, le Scion se rassit sur son lit, gardant une posture bien droite.

« J’ai l’habitude de garder la porte ouverte, puisque personne ne vient jamais ici, marmonna Clarzk. Mais je ne vous ai pas entendu.

-Je sais être discrète, répliqua Drahavel. Comment va votre cheville ?

-Bien, je vous remercie. Quelques heures de repos et je serai probablement prêt à repartir au combat. Interrogatrice, je dois savoir. Qu’est-ce que c’était que ça en bas ? Et quelles sont les conséquences de la présence d’un Astartes renégat ?

-Je… comment ça, un Astartes renégat ? ».

Drahavel se mit instinctivement sur la défensive. Le retour providentiel du primarque, quelques deux siècles plus tôt, avait bouleversé bien des choses dans l’Imperium, mais certains secrets devaient demeurer tel quel. Les jours sombres de l’Hérésie et ses conséquences, mais aussi ses obscures raisons, n’étaient pas à la portée de n’importe qui.

« Je suis un Tempestus Scion depuis dix-sept ans, interrogatrice, déclara Clarzk, les épaules relevées. Je ne prétends pas comprendre les rouages politiques de l’Imperium, mais j’ai un niveau d’accréditation magenta-primaire, plus les informations glanées au fil des années. Je sais également que la présence de Space Marines renégats est en général un signe que les choses sont sérieuses. D’où ma question.

-C’est vrai, soupira Drahavel. J’ai étudié la puce de votre pix, et les images sont suffisamment nettes. C’est un Word Bearer. Pour vous donner une idée, sur l’échelle de la saloperie, ces connards vicieux sont vraiment au-dessus de tout.

-Je vois, répondit Clarzk, peu sûr de voir. On attend donc des renforts, et on y retourne ?-Impossible. Il me faudrait accéder à de vraies archives inquisitoriales pour avoir une confirmation détaillée, mais ce que nous avons à Nestrelia ne laisse pas de place au doute. L’exterminatus s’impose ».

Le Scion laissa échapper un sifflement impressionné, puis entreprit de s’habiller d’un justaucorps gris. Cette sanction, sans retour possible, n’était ordonnée que dans de très rares cas, lorsque la corruption était trop importante pour être purgée par des moyens conventionnels. Clarzk n’en avait jamais été témoin directement, mais son utilisation était un signe claire que les choses étaient très, très sérieuses.

« Sauf votre respect, interrogatrice, je ne pense pas que le Memories of Carilia ai ce qu’il faut pour ça. C’est un excellent vaisseau capable de mettre de grosses claques, mais détruire une lune ?

-Je sais bien. J’ai chargé le capitaine Monetar de diffuser un message en boucle sur plusieurs fréquences, ainsi que de transmettre des communications ciblées aux bastions de mon ordre. Nous allons maintenir une présence et une surveillance accrue autour de Summena en attendant des renforts.

-Si je puis être parfaitement honnête avec vous, interrogatrice, vous pensez que nous aurons vraiment des renforts bientôt ? Avec tout ce merdier ? ».

Drahavel fixa le Scion d’un regard dur. Malgré tout, le mot « merdier » était encore en-dessous de la réalité pour décrire les récents événements.

Le secteur Dira s’était brusquement embrasé lorsque des cultes chaotiques s’étaient activés sur différentes planètes. L’arrivée de l’Inquisition n’offrit qu’un court répit, puisque qu’à quelques parsecs de là, les forces chaotiques qui déferlaient sur Ultramar battaient en retraite. Une vague d’Orks profita de la confusion lors de la troisième année, et il fallut attendre que plus de la moitié sur secteur soit perdue avant qu’une croisade de reconquête ne soit lancée.

Les deux dernières années de Drahavel auprès de son maître avaient été compliquées, à chasser et exterminer les hérétiques de haut rang qui minaient les planètes loyales. Mais cela n’avait rien été, rien, comparé à la débâcle de Bliscymia IV. L’attaque aussi brutale que soudaine lancée par les forces du Chaos avait rapidement mis à bas toutes les défenses orbitales de la planète, et éventrer le maigre chantier naval qui abritait surtout des vaisseaux de plaisance. Bien entendu, la flotte de défense était redoutable en elle-même, sans compter les nombreuses troupes d’élite au sol de l’Astra Militarum, et une demi-compagnie des Fulminators de l’Adeptus Astartes.

Mais la faille Warp avait bouleversé tout ça. La réalité avait été violée par le maelström de couleurs impossibles, des couleurs hurlantes dans le vide glacée de l’espace ; démons abominables et vaisseaux millénaires en avaient émergé, éructant des noms maudits. Drahavel avait eu le temps de s’échapper de la planète, et ce grâce au sacrifice de son maître et du reste de l’équipe. Tandis qu’elle avait rejoint le Memories of Carilia et ordonné à son capitaine de s’enfuir le plus loin possible, elle avait bien remarqué que l’essentielle des forces impériales avait été balayé. Une défaite cuisante, qui sonnais le glas du secteur Dira.

« Tout n’est pas perdu, finit par répondre Drahavel.

-Ah oui ? demanda Clarzk. Interrogatrice, sauf votre respect, nous disposons de maigres ressources pour effectuer…

-Peu importe. L’Inquisition apporte un devoir, et ce devoir doit être accompli, peu importe les circonstances. J’avais espéré que vous partagiez le même point de vue, Scion.

-Je suis réaliste, réplique froidement Clarzk. Jetez-moi dans l’Œil de la Terreur sans équipement et je combattrai jusqu’à ce que l’Empereur me rappelle auprès de Lui. Mais je sais aussi quand je suis en infériorité tactique ».

L’interrogatrice hocha la tête, et allait répondre lorsque son oreillette bipa.

« Interrogatrice Drahavel, aboya une voix.

-Capitaine Monetar, soupira t-elle. En quoi puis-je vous être utile ?

-Un vaisseau impérial vient d’émerger du Warp et s’approche de nous. J’ai pris la liberté de les inviter à bord et d’organiser…

-Capitaine, coupa t-elle abruptement. J’apprécie d’être incluse dans le circuit d’information, mais je ne doute pas de votre capacité à gérer tout cela.

-J’entends bien, interrogatrice, et je vous remercie de vos louages. Je souhaite néanmoins attirer votre attention que le vaisseau a émis, de manière brève, sur une fréquence inquisitoriale que vous m’avez transmise. On dirait bien que vos renforts sont là ».

 

 

Illustration : petite montage vite fait, mettant en avant une illustration de Balázs Pirók : https://www.artstation.com/artwork/oeW3q

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