L’Affaire noire – Chapitre I

Moulins, le 18/02/85

Aujourd’hui, en ce lundi 18 février 1985, je viens coucher sur écrit l’histoire la plus incroyable et la plus effroyable que j’ai pu vivre dans toute mon existence. Cette histoire a fait beaucoup de bruit à l’époque, sous le nom de ‘L’affaire noire’, mais, comme tout le reste, d’autres informations ont remplacées les anciennes, et les gens ont oublié petit à petit les drames qui ont secoué la ville de Bordeaux pendant plusieurs jours.

Personne n’a jamais résolu cette affaire, pas même mon ami Johan Kapler, chargé de cette enquête à l’époque. Je me souviens comme hier du jour ou il m’a passé ce coup de fil pour me proposer une rencontre, il savait que j’étais dans ma résidence secondaire de Lunas pour y rédiger mon dernier livre ‘ Le voile des choses ‘. Nous nous étions donné rendez-vous dans un petit bistrot au bord d’une route et avons mangé un morceau. Johan était un homme grand et large d’épaule, il était d’ordinaire glabre mais arborait ce jour une barbe naissante qui allait parfaitement de paire avec ses cernes creusées par des années de travail lui ayant fait perdre foi en son prochain, il portait toujours et infatigablement ce même manteau long, rapiécé et usé par le temps, et je fut surpris de voir que ses cheveux blancs s’étaient particulièrement multipliés depuis la dernière fois que je l’avais vu, se mélangeant plutôt harmonieusement avec sa crinière sombre. Il paraissait nerveux et voulait me parler de l’affaire noire, qui faisait beaucoup de bruit dans tout le pays et dont il n’avait pour le moment aucun résultat :

– Bon dieu je m’en sors pas avec cette enquête, un vrai sac de nœuds… Il n’y a rien de logique ! Tous les meurtres sont commis de manière.. Inexplicable.. Bizarre.. Rapide.. Trois meurtres en six jours dans la Gironde, du jamais vu… Et j’ai le préfet sur le dos ! Des résultats des résultats… Je t’en foutrais des résultats.. T’as vu comment ils ont retrouvé Maxime ?

– L’estomac gonflé de sable et retrouvé au fond de sa piscine.. Oui.. Navrant.. Quel esprit tordu pourrait faire ça..

– Mais le pire, c’est que dans tous ces meurtres, que ce soit celui de Anna , Brigitte ou Maxime, on pourrait croire à un suicide ! Il n’y a aucune trace d’effraction, aucune marque sur les victimes, et il n’y a aucun mobile pour que ces personnes soient assassinées, pas d’antécédents judiciaires, rien ! Le seul point commun qui les relient, c’est qu’ils appartiennent à un ‘ Amical des anciens journalistes de Bordeaux ‘, et qu’ils ont récemment fait un voyage ensemble en Amérique du Sud, au Pérou..

– Attends.. Tu va me dire que tu penses que ces gens se seraient suicidés d’une manière aussi… horrible ?

– J’en sais rien.. Je sais plus.. Je suis crevé.. Je suis tellement perdu que j’en viens à te demander des conseils, et voir si tu aurais des pistes..

Je failli avaler de travers,
– Quoi ? Moi ? L’auteur de livres surnaturels ? L’inspecteur Johan Kapler vient me demander à moi, qu’il n’a jamais pris au sérieux, de l’aider dans son enquête ? AH ! C’est la meilleur de l’année !

– Rah bon ! Je voudrais juste que tu viennes avec moi demain, voir Emile Bonti, c’est le dernier des quatre membres qui est parti au Pérou, c’est ma seule piste..

– Ahahahah

– Bon arrêtes de déconner tu veux ? Tu viens ou pas ? J’aimerais juste que tu jettes un coup d’œil, si tu ressens un de tes trucs la, ou je sais pas..

– Ok… Je viens… Quelle heure ?

– Je te prends demain chez toi à huit heure pétante, ne soit pas à la bourre.

Je rentrais chez moi le soir, mi amusé, mi intrigué par cette histoire, que je suivais certes, depuis le début, mais toujours avec l’œil du badaud qui regarde les choses de loin. J’étais maintenant concerné, et je rentrais dans l’affaire, c’était à la fois grisant et stressant.

Je repensais aux victimes, la première : Anna Houart, 68 ans, retrouvée dans son cabanon de jardin, enfermée à triple tour de l’intérieur, les ongles arrachés à la pince, des motifs étranges tracés au sang sur les murs, une serpe plantée dans la tempe. Son mari, qui l’a signalé, est tombé dans une dépression profonde, il est toujours dans un hôpital psychiatrique à l’heure qu’il est.

La deuxième, Brigitte Vergon, 64 ans, retrouvée deux jours plus tard dans son grenier, une main clouée à la contrefiche de sa charpente, une entaille profonde dans chacune de ses artères fémorales. Elle s’est vidée de son sang comme ça, son fils l’a retrouvé suspendue par sa main, dans une flaque de sang, les yeux exorbités. Elle était veuve depuis peu.

Et le dernier, Maxime Touchard, 72 ans, retrouvé au fond de sa piscine, l’estomac lesté de sable et de petits débris. Il a avalé tant de sable que son estomac a fini par éclater avant qu’il ne se jette dans l’eau, il s’est noyé et est resté au fond, il était célibataire et sans enfant, c’est son chien qui a prévenu les voisins, il n’arrêtait pas d’aboyer.

Tous ces meurtres sont arrivés durant la nuit, aucune des victimes n’a de motif particulier qui pourrait expliquer leur sort, et ce sont tous des personnes âgées qui ont effectué le métier de journaliste, et qui fréquentaient le même amical. J’étais curieux de savoir ce que nous raconterais le fameux Emile le lendemain, était-ce le meurtrier ? J’étais encore loin d’être au bout de mes surprises.

Kapler vint me chercher comme prévu et nous partîmes pour Sadirac, un petit village proche de Bordeaux ou se trouvait la maison de Emile Bonti, Kapler m’expliqua que c’était un jeune retraité, divorcé depuis plusieurs années, et qui avait un fils nommé Ludovic qui vivait à la capitale. Comme les autres, il n’avait aucun antécédent judiciaire et semblait mener une vie normale, voyageant régulièrement et rencontrant son fils une à deux fois par an. Nous arrivâmes à sa maison en fin de matinée, la première chose qui nous frappa fut de voir que tous les volets étaient fermés. Kapler se dirigea vers la porte d’entrée et cogna 3 grands coups qui résonnèrent d’un bruit sourd dans un intérieur qui semblait vide. Après avoir insisté plusieurs fois, nous fîmes le tour de la propriété et nous ne découvrîmes que des volets fermés, les voisins nous dirent que c’était ainsi depuis plusieurs jours, mais qu’ils avaient l’habitude de voir la maison close, Emile étant souvent en voyage. Après plusieurs coups de fils et compte tenu de l’urgence de l’affaire, Kapler reçut le feu vert pour forcer la porte et pénétrer dans le lieu, une équipe fut envoyée sur place pour l’assister en cas de problème.

A l’ouverture de la porte, une odeur puissante de chaire en putréfaction s’exhala, ce qui fit vomir une jeune recrue qui avait été envoyé sur place. Kapler me tendit un mouchoir à me mettre sous le nez et nous entrèrent dans la maison. Un couloir s’étendait devant nous, surchargé de bibelots en tous sens, accrochés aux murs ou disposés sur de petits meubles. Sur la droite, directement après l’entrée, un escalier de bois massif montait pour rejoindre l’étage. Une énorme commode du 16 siècle occupait la partie droite du couloir, remplie de bibelots elle aussi, et plus particulièrement de coquetiers. Au fond du couloir il y avait trois portes, une donnant en face, une à gauche, et une à droite. Nous avançâmes prudemment dans le couloir, le tic-tac régulier d’une horloge provenant de la pièce de gauche nous incita à nous diriger vers ce point en premier lieu. La scène que nous vîmes alors nous figea d’horreur.

A la table du salon, correctement attablé, était assis Emile Bonti. Ses mains étaient disposées de part et d’autre de son assiette qui contenait un caillou, une bouteille de Bordeaux supérieur était ouverte et vidée d’un verre, qui se trouvait juste à côté, sans avoir encore été touché. Tout aurait pu sembler normal si la tête d’Emile eut été encore présente sur ses épaules, ou, à la place, il n’y avait qu’un trou béant. Sa tête, ainsi que tout ce qu’elle contenait, avait été parfaitement projetée sur tout le pourtour de la pièce, donnant un aspect macabre saisissant dans cette ambiance puante et sombre ou seul le tic-tac régulier de l’horloge, recouverte de morceaux de cheveux et de cerveau, continuait de battre son rythme tranquille. Je me rappelle être mal en point pendant plusieurs minutes, ma mémoire est floue, l’image est figée sur ma rétine et semble ne plus vouloir jamais partir. Je me rappelle vaguement Kapler m’accompagnant au dehors, me demandant si tout va bien, je revois la jeune policière en train de pleurer, et lorsque je reprends totalement mes esprits, la journée est bien avancée et de nombreux véhicules de la police et des ambulances sont présentes autour du domicile. Des voisins ainsi que des badauds de passage se heurtent aux banderoles délimitées par la police et demandent si c’est encore un crime de l’affaire noire. Kapler tente de répondre au mieux aux journalistes qui le pressent de questions et qui font des remarques clairement évidentes sur son incapacité à prendre l’affaire en main. Il perdra l’affaire ce jour la, elle sera reprise par une unité spécialisé de la police, qui ne trouvera jamais rien de plus que son prédécesseur, car il n’y avait rien à trouver. On découvrit qu’Emile était la première victime, décédé peu de temps avant Anna, mais la situation fit qu’il fut découvert en dernier.

Je suis retourné sur le lieu environ une semaine après la découverte d’Emile. La maison avait été scellée mais Kapler m’avait permis de trouver une autorisation pour que je puisse y jeter un œil en tant que ‘médium’, l’affaire n’avançant pas plus pour la brigade spécialisée. Il flottait toujours dans l’air une odeur désagréable de renfermé et de cadavre. La pièce ou avait été trouvé Emile avait été parfaitement nettoyée, mais la table et ses couverts n’avait pas bougé d’un pouce, même le cailloux, élément pourtant parfaitement déplacé dans une assiette au cœur de ce décor. Les éléments divers étaient juste assujettis d’un numéro inscrit sur un morceau de carton jaune. Aucun des éléments de cette pièce ne servait de pièce à conviction, il était même difficile d’imaginer comment une tête aurait pu imploser de cette manière. Aucune trace de poudre ou de composant chimique, il n’avait été retrouvé sur place que ce qui avait toujours été présent, des composants organiques, des meubles, et des objets. Rien qui ne puisse générer une explosion en somme. De plus, comme pour Anna retrouvée dans son cabanon, la maison était parfaitement fermée de l’intérieur, et il était impossible que le criminel ai pu s’en enfuir après le crime. Je commençais donc à inspecter soigneusement chaque pièce, utilisant divers outils pour repérer la présence d’une quelconque présence maléfique, mais rien ne laissait supposer qu’il y eu un esprit présent dans cette maison. Je remarquais par contre qu’elle était remplie d’objets en tout genre, des tableaux de toutes les dimensions, de bibelots venant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, et que ceux qui revenaient le plus étaient les coquetiers, cet homme devait collectionner ces choses depuis des années.

Je montais lentement à l’étage en regardant avec intérêt les choses exposées, me sentant comme dans une sorte de musée, et je me dirigeais vers une porte entrouverte qui s’avéra être celle de sa chambre. La profusion de coquetiers dans cette pièce était étouffante, il n’y avait presque plus aucun espace pour en poser un de plus, j’ouvris les volets et la fenêtre pour faire entrer un peu d’air dans ce milieu confiné. Je m’assis sur le lit quelques minutes et essaya de ressentir quelque chose, une intuition me saisit alors et je me retournais vers un coin de la pièce, ou une table de nuit était présente. Des lunettes étaient posées sur un livre intitulé ” Uktualpa “, qui semblait provenir du Pérou. J’ouvris le tiroir et regarda à l’intérieur, il ne comportait qu’un petit linge de soie odorant, mais en secouant le tiroir, je sentis à l’intérieur le poids de quelque chose qui devait être caché dans un double fond. Je pu le soulever grâce à ma lame de couteau et je trouvais à l’intérieur un cahier, écrit par la main de Emile, qui expliquait toute l’histoire, du début, à la fin.

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